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Les documents

Double peine

En novembre 2015 la mairie de Villiers-sur-Marne (94) me contacte pour que réalise un recueil de témoignages sur les conséquences de l’enfermement.

« Mon gars, arrête d’écouter tout le monde, c’est de la merde, parce que le jour où tu vas au trou c’est pas seule- ment toi qui vas au trou, c’est ta famille, c’est ta mère, c’est tout le monde. »

« Avec la société d’aujourd’hui, le monde comment il se durcit, t’es mort, t’es fiché, tu peux plus marcher tranquille. T’es baisé après, pour la vie. Une fois que t’es dans le système, dans l’engrenage, ils ne vont plus te laisser sortir. Tout le temps, il va falloir justifier ceci, cela... »

AVANT-PROPOS

Constatant la banalisation de l’incarcération dans l’esprit de beaucoup de jeunes d’aujourd’hui, le Service Jeunesse de la mairie de Villiers-sur-Marne a lancé une opération appelée « Double peine » pour sensibiliser ces jeunes aux nombreux dommages que cause l’incarcération à leur entourage et à eux- mêmes, bien sûr, au-delà du séjour en prison proprement dit.

Un des volets de cette opération était un recueil de témoignages destiné à écouter la souffrance de ceux qui ont eux-mêmes connu l’incarcération ou subi celle d’un enfant, d’un compagnon, d’un frère, d’un ami.

Ecouter cette souffrance, mais aussi dépouiller la prison de son « aura », la montrer dans sa vérité, telle qu’elle est vécue par ceux qui y ont été enfermés, mais aussi par ceux qui l’ont connue en se rendant au parloir.

Dépouiller la prison de son « aura », mais aussi sortir des non-dits, des mensonges, des faux-semblants, des trompe-l’œil qui accompagnent la prison, l’embellissent, la sublime même parfois, rendant ainsi un bien mauvais service aux jeunes.

En réalité, l’incarcération d’un jeune est un séisme de magnitude 100 sur l’échelle d’une vie, un tremblement de terre dont les « répliques » se font sentir des années et des an- nées après, sur des kilomètres et des kilomètres à la ronde. L’idée selon laquelle quand on sort de prison « on a réglé sa dette à la société » — selon l’expression convenue — est une illusion majeure, souvent entretenue par les individus eux-mêmes et par ceux qui, pour leurs besoins de recrutement, ont intérêt à amoindrir le risque encouru. En réalité, c’est au moment où l’individu sort de la prison que les ennuis commencent pour lui, au point parfois que certains n’ont plus d’autres choix que d’y retourner...

Pour cerner cette « double peine », j’ai écouté des parents, des frères, des sœurs, des compagnes, des jeunes qui ont connu la prison, des responsables d’association intervenant dans le domaine de la prévention, de la réinsertion et aussi en milieu carcéral. Afin de libérer la parole, dans un domaine où la honte et la peur font pression sur les esprits, il a été décidé d’opter pour l’anonymat des témoignages. Je suis resté le plus fidèle possible à la parole des témoins, avec les inévitables adaptations pour le passage de la langue parlée à la langue écrite. J’ai également modifié les éléments qui permettraient d’identifier les personnes. Pour cette raison d’ailleurs, je n’ai pas précisé qui parlait : parent, délinquant, frère, sœur, responsable associatif... mais il sera facile de le deviner. Dernière précision : j’ai interviewé autant d’hommes que de femmes.

Les témoignages ont été recueillis par mes soins, en octobre 2015, en tête-à-tête, dans un bureau clos à l’Escale de Villiers-sur-Marne, là où est installé le Service Jeunesse de la Ville. Ils ont été enregistrés pour être le plus fidèle possible à la parole de leurs auteurs. Chaque témoin savait que le thème de l’entretien portait sur la notion de « Double peine », de « Dommages collatéraux » liés à l’emprisonnement. Chaque témoin savait aussi que l’anonymat de son témoignage était garanti. Les témoignages ont ensuite été intégrale- ment retranscrits. Des thèmes ont émergé des différents entretiens et structurent le présent recueil.

Un grand merci à tous ceux qui m’ont accordé leur confiance en me faisant partager leurs douleurs et leurs inquiétudes sur l’avenir de la jeunesse.

Mais tout au long de cette enquête, une interrogation ne m’a pas quitté : et si au fond, ces jeunes ne banalisaient pas la prison parce qu’ils étaient déjà emprisonnés, dans leur quotidien, par leur langage si particulier, par leur façon de s’habiller, de se saluer, par leur musique, par leurs pratiques sportives, par leurs codes sexuels ou religieux. Et si les quartiers n’étaient pas eux-mêmes des prisons, avec leurs lois, leurs rites, leur commerce parallèle. Dès lors, la cause ne serait pas à chercher dans une « panne » de l’ascenseur social, mais bien plutôt dans un effondrement de la passerelle qui relie la cité au reste de la société.

En effet, pourquoi un tel chômage ? Pour- quoi tant d’échecs scolaires ? Pourquoi une telle attirance pour la délinquance ? Pourquoi un tel refus d’accepter ceux qui viennent de l’extérieur : pompiers, médecins, policiers, etc ? Cela expliquerait sans doute que l’emprisonnement ne revient alors qu’à passer d’une prison à une autre...

Mon approche du problème

C’est par la boxe que j’ai connu le service jeunesse de Villiers-sur-Marne, il abrite en effet un club de boxe géré par Moussa Konaté, grand champion de boxe thaï, le Konateam.

J’avoue avoir été très perturbé d’entendre ces témoignages de délinquants, de frères, de sœurs, de parents, de petites copines, totalement désemparés par l’attitude des jeunes pour qui, au fond, la prison est un passage quasi obligé, presque une gratification. C’est en écoutant ces témoignages que j’ai acquis la conviction que la cité elle-même est une prison et qu’au fond, d’une prison à l’autre, la différence n’est pas bien grande...

En tant qu’écrivain, j’ai été très surpris par la façon dont l’un des jeunes délinquants que j’ai interviewé maniait la langue française avec brio, tout en ne se considérant pas comme "Français", du moins dans le regard des autres. J’ai d’ailleurs repris en exergue nombre de ses propos.

- Voir ce livre sur le site des Editions du Gymnase


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Retour au papier !

Après avoir longtemps donné la priorité à Internet en multipliant les sites pour rendre compte de mes nombreuses activités, voilà que je reviens au papier et à l’impression, en développant une nouvelle collection de "documents" publiés aux Editions du Gymnase.

J’ai expliqué dans la partie photographie que j’avais commencé à éditer une série de livres albums qui sont le reflet de mon activité de photographe. Mais j’ai aussi décidé de publier des ouvrages qui reprennent des textes parus sur Internet, que ce soit mon "Dictionnaire de la boxe pieds-poings" ou "Enigmes de la Terre et des hommes", un recueil des articles de mon blog.

Mais je ne me contente pas de reprendre des textes déjà publiés, même s’ils sont grandement remaniés pour la publication, je me lance aussi dans des créations originales avec un livre sur le graffiti : "De quoi le graffiti est-il la religion ?" Cet essai est le premier d’une série d’ouvrages que je souhaite écrire avec pour thèmes la boxe, la photographie, le phénomène OVNI ou les conséquences de la pandémie sur nos modes de vie.

La page de la fiction semble donc bien tournée... À suivre...!

Voir la collection "Documents"
couverture
  • Ces vies dont nous sommes faits

  • Le récit de l’aventure qui m'a conduit à partir de 1987 de la découverte de mes vies antérieures à l’univers de la boxe pieds-poings et des cités de banlieue.

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